Par
ailleurs, une parole très connue, notamment chez les gens du Tassawwuf, dit que
« Celui qui n’a pas de Shaykh, Shaytan est son shaykh ».
Comme nous l’avons expliqué, le Shaykh est la personne qui remplit le rôle de
Wassita, d’intermédiaire entre le serviteur et son Seigneur. Soit en d’autre
termes, le Shaykh est le lâm permettant l’établissement du lien entre le
serviteur (symbolisé par le hâ’, soit le zéro de son inexistence) et le
Seigneur (dont l’incomparabilité est symbolisée par le Alif, totalement isolé
du lâm et inaccessible). Ce lien est un lien qui se manifeste sous la forme
d’une Lumière visible de manière concrète et non métaphorique.
En arabe, le mot lien se dit « silat - صلة », et c’est
justement sur la racine de ce mot qu’est construit le mot prière :
« salât - صلاة ». Or il se trouve que dans un
Hadîth, le Prophète (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) définit la prière,
c’est-à-dire le lien entre le serviteur et son Seigneur en disant : « La
salât est une Lumière » [Sahîh Muslim (223)].
Le
musulman devra donc rechercher activement un Shaykh, un Shaykh parfaitement
réalisé dans le degré spirituel de « Lumière sur Lumière, Allâh guide
vers Sa Lumière qui Il veut » [s24.v35]… Un Shaykh qui le mènera, pas
à pas, à l’établissement de ce lien, cette Lumière Muhammadienne, jusqu’à ce
que par le lâm se réalise la Jonction (wasl) entre la créature et le Créateur.
Quant
à ceux qui ne se soucient pas de trouver un Shaykh, ils s’exposent à ce en quoi
met en garde la parole susmentionnée, et donc au fait qu’en réalité Shaytan
soit leur Shaykh…
Dans un Hadîth, le Prophète (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) dit :
« Ô Allâh, accorde Tes bénédictions sur notre Châm, Ô Allâh accorde Tes
bénédictions sur notre Yémen ».
Les gens dirent : « Ô Messager d’Allâh, et sur notre
Nejd ! »
Le Prophète (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) dit :
« Il s’y (dans le Nejd) produira un tremblement de terre, des épreuves
et des tourments, et de là apparaîtra la corne de Shaytan. »
[Rapporté par al-Boukhariy]
Lorsqu’on
considère un Hadîth, il faut donner à chaque mot une attention particulière...
et à la lumière de ce que nous avons expliqué plus haut, nous comprenons ici
que, si le Prophète (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) a mentionné la « corne
de Shaytan », c’était en référence au fait que ce serait dans le Nejd
qu’apparaîtrait un groupe de sa communauté qui s’affèrerait, en connaissance de
cause ou non, à établir un autre intermédiaire que la Wassita Muhammadienne. En
d’autre terme, il s’agit de supprimer le lâm de la Wassita Muhammadienne afin
qu’il soit remplacé par quelque chose d’autre. Bien sûr, le Prophète
(sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) n’allait pas assimiler le lâm du Nom Suprême "Allâh"
au rôle que Shaytan tient auprès des hommes en les égarant du chemin droit
(c’est-à-dire du Alif)… c’est pourquoi il a mentionné la corne, pour sa forme
qui rappelle clairement celle du lâm ( ل ).
Ces
gens du Nejd se firent remarquer très tôt pour leur rejet catégorique de tout
ce qui s’apparente au soufisme authentique, soit dit autrement au suivi de la
Wassita Muhammadienne, l’intermédiaire entre la créature et son Créateur
symbolisé par le lâm, permettant l’établissement d’un lien de Lumière et menant
à la Réalité de la prière.
Allâh dit : « Oui, l’homme a été créé instable [très inquiet] :
quand le malheur le touche, il est abattu ; et quand
le bonheur le touche, il est grand refuseur. Excepté
les prieurs (al-moussalloûn) : ceux qui sont perpétuellement en prière*» [s70.v19/23]
*C’est-à-dire ceux dont la prière (dans le sens le lien = la Lumière) est
ininterrompue. Il ne s’agit donc pas de gens qui font des génuflexions 24h sur
24, mais plutôt de gens dont le lien (la vision de la Lumière) avec leur Seigneur
n’est jamais rompu.
Voir en ce sens les extraits de tafsir en bas de l'article. [1]
Aujourd’hui,
on retrouve un peu partout des livrets et des affiches enjoignant au dhikr
après la prière et dans tous les moments de la journée… mais parmi ces adhkâr
proposés, jamais nous ne sommes conviés à adresser nos prières à la meilleure
des créatures (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam).
Pire,
les musulmans sont petit à petit poussés à rejeter tout intermédiaire (toute
Wassita) entre eux et leur Seigneur, sous prétexte que cela constituerait de
l’associationnisme (shirk)… alors qu’en réalité, le véritable shirk serait
plutôt de se considérer être capable d’atteindre la Connaissance d’Allâh par un
autre moyen que celui qu’Il a Lui-même instauré pour Ses créatures…
Allâh
a pourtant créé l’homme de sorte que dans chacune des étapes de son
apprentissage, tout au long de sa vie, il ait besoin d’un intermédiaire :
lorsqu’il est enfant, sa mère lui apprend à parler… puis lorsqu’il grandit, son
père lui apprend à prier… puis il va à l’école, où son instituteur lui apprend
à lire… puis il va étudier auprès de professeurs qui lui enseignent des matières
différentes selon son orientation… et ainsi de suite. L’être humain ne nait pas
savant de toute chose, et son apprentissage ne se fait pas comme ça, tout seul…
Comment peut-on donc penser sérieusement qu’il puisse ne pas en être ainsi avec
la religion, avec la purification de nos intérieurs et avec l’établissement
d’un lien concret avec notre Créateur : la raison même de notre
existence !
Le
Prophète bien-aimé (sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) n’a-t-il pas lui-même reçu
l’enseignement divin par l’intermédiaire de sayidina Jibril (‘alayhi s-salam)
… ?
Ceux qui prétendent pouvoir arriver à leur Seigneur sans intermédiaire (sans
Shaykh), ne prétendent-ils pas par là même être meilleurs que le Prophète
(sallAllâhu ‘alayhi wa sallam) ?
________________________
Notes:
[1] Allâh dit : « Oui, l’homme a été créé instable [très inquiet] :
quand le malheur le touche, il est abattu ; et quand
le bonheur le touche, il est grand refuseur. Excepté
les prieurs (al-moussalloûn) : ceux qui sont perpétuellement en prière*» [s70.v19/23]
Sayiduna
Ahmad ibn ‘Ajiba (quddisa sirruh) dit dans son tafsir de ce verset :
« La nature humaine est ainsi faite qu’il a tendance à se laisser abattre
et à s’affliger, ce qui est dû à un dépouillement intérieur de toute Lumière… excepté
les gens qui s’en remettent entièrement à Lui, qui sont ceux à qui Allâh a fait
grâce du compagnonnage des gens qu’Il a rendu riches par Lui et qu’Il mentionne
en ces termes : « ceux qui sont perpétuellement en prière ». Il
s’agit là de la prière des cœurs, qui consiste en le fait d’être
continuellement en Présence du Vrai. Cela se réalise lorsque toutes les pensées
se noient dans les Secrets du Tawhîd, et il s’agit là du degré spirituel de
l’annihilation dans l’Essence. Ces gens-là sont donc ceux dont les intérieurs
furent purifiés de cette instabilité de la nature humaine grâce à ce que leurs
cœurs purent atteindre en degré de pureté de la certitude (yaqîn). Quant à
celui qui n’a pas atteint cet état-là, sache que son for intérieur n’est pas
entièrement débarrassé de toute forme d’instabilité et qu’il continue d’espérer
quelque chose de ce bas-monde, quel que soit le degré de science ou l’élévation
qu’il ait atteint.
On demanda un jour si les cœurs prient… oui, ils prient ! Et lorsque le
cœur se prosterne, il le fait d’une prosternation dont il ne relève jamais plus.
Comment cela se produit-il ?
Lorsque les Lumières viennent se confronter au cœur (c’est-à-dire aux illusions
qui l’habitent, et les anéantissent), il succombe à elles pour l’éternité. »
[tafsîr al-bahr al-madîd fi tafsîr al-Qor’ân al-Majîd – ibn ‘Ajiba ]
A
propos du même verset, sayiduna ibn ‘Arabi (quddisa sirruh) dit :
« « excepté les prieurs » ce verset traite de
l’homme en général, dans sa nature première, méprisable et abjecte… à l’exception
de ceux qui ont combattu en Allâh (contre leurs égos), qui se sont dépouillés
de toute parure et de toute caractéristique propre à la nafs. Ils sont les
personnes aux degrés spirituels réalisés, les gens de la contemplation de
l’Essence divine : « ceux qui sont perpétuellement en
prière » : la mouchâhada (contemplation à l’état d’éveil) est la
prière de l’esprit. Ils sont donc les gens qui, par une contemplation
perpétuelle, ont totalement et définitivement abandonné leur nafs et ses
caractéristiques, ainsi que tout autre que le Contemplé. »
[ tafsîr al-Qor’ân - ibn ‘Arabi ]